La prév' c'est quoi ?
La prévention spécialisée propose un accompagnement éducatif aux jeunes en difficulté, en voie de marginalisation ou marginalisés dans des territoires ciblés. Issue d’initiatives multiples, elle s’est progressivement organisée dans le cadre de « l’enfance inadaptée » sous l’autorité des ministères de la santé et des affaires sociales. L’arrêté interministériel du 4 juillet 1972 en définit les principes fondamentaux. Sur cette base elle assure dans le cadre de la protection de l’enfance, une approche éducative globale et de proximité adaptée au rythme et aux problèmes rencontrés par les jeunes pris dans leur milieu naturel.
La construction d’une alternative aux limites des réponses éducatives traditionnelles
Au sortir de la seconde guerre mondiale, le contexte est tel qu’une frange importante de la jeunesse rencontre des difficultés socio-éducatives que les institutions traditionnelles parviennent mal à prendre en compte. Face à cela, un certain nombre de défricheurs expérimentent, chacun sur leur territoire, des approches éducatives innovantes qui proposent des alternatives aux réponses traditionnelles de l’école, de la justice, de l’hôpital ou même de la famille dont ils constatent les limites. Elles reposent essentiellement sur une alliance éducative construite dans une démarche d’aller-vers les jeunes dans leurs espaces de vie.
Dans les années 1950 et 1960, des personnalités aussi diverses que Fernand Deligny d’abord instituteur dans le Nord puis soignant en psychiatrie à la clinique de La Borde, des magistrats comme le juge Chazal à Paris, des sociologues comme Jacques Ellul à Bordeaux, des syndicalistes comme Bernard Emo à Rouen ou des militants de l’éducation populaire comme Jean Royer à Villeurbanne vont contribuer à la création des premiers clubs et équipes de prévention spécialisée (CEPS)
Progressivement, ces initiatives vont se rejoindre afin de déterminer les problèmes qu’elles rencontrent, la spécificité de leurs pratiques et faire des propositions à la puissance publique.
Dans un référentiel partagé dans l’ensemble de la société d’une approche éducative des difficultés de la jeunesse, l’Etat va engager une reconnaissance progressive de ces pratiques novatrices. L’arrêté interministériel du 4 juillet 1972 et ses circulaires d’applications reconnait officiellement la prévention spécialisée en lui donnant une valeur réglementaire et en codifiant son action.
Rattachée au champ de la protection de l’enfance par les lois successives de décentralisation et inscrite dans le code d’action sociale et des familles (CASF), la prévention spécialisée constitue aujourd’hui une compétence obligatoire des départements au titre de l’aide sociale à l’enfance. Un transfert total ou partiel est possible, avec l’accord du département, aux métropoles, communes et autres intercommunalités qui en assurent souvent des financements complémentaires.
Les principes fondamentaux
L’arrêté interministériel du 4 juillet 1972 et ses circulaires d’applications définissent les principes fondateurs de la prévention spécialisée. À ce jour, l’intervention des éducateurs de prévention spécialisée continue de s’inscrire dans le respect de ces cinq principes fondamentaux :
1. La libre-adhésion
L’éducateur de prévention spécialisée propose un accompagnement mais ne peut l’imposer au jeune rencontré. Cette modalité distingue fondamentalement la prévention spécialisée des autres dispositifs de protection de l’enfance - ASE ou PJJ - dans lesquels une décision administrative ou judiciaire, qu'elle soit civile - placement en MECS, AEMO... - ou pénale - placement en CEF ou CER, réparation pénale... - constitue le point de départ de la relation éducative. La libre-adhésion constitue ainsi un levier essentiel de la qualité de la relation éducative et de l’accompagnement : elle instaure progressivement un lien de confiance, favorise le libre-arbitre et renforce le pouvoir d’agir du jeune.
2. Le mandat territorial
En l'absence de mandat nominatif, l’action de prévention spécialisée tire sa légitimité du mandat territorial confié par l’autorité publique compétente. À l’échelle d’un quartier, d’une commune ou d'un bassin de vie, les éducateurs investissent ces territoires, en particulier dans le travail de rue, qui constitue un vecteur essentiel d’identification, de reconnaissance et de veille sociale auprès des jeunes, des familles et des partenaires.
3. Le respect de l’anonymat
Le principe d’anonymat est placé au centre de la relation de confiance développée, au fur et à mesure, avec le jeune. Il se traduit, à la fois, dans le droit pour le jeune de ne pas divulguer son identité mais aussi dans le devoir pour l’éducateur de respecter la confidentialité, en particulier auprès des partenaires et des financeurs. Les éducateurs de rue gardent néanmoins un impératif de signalement face à une situation de danger.
4. La non-institutionnalisation
Pour ne pas ressembler aux formes d’intervention classiques des pouvoirs publics, susceptibles de susciter de la défiance, la prévention spécialisée est mue par un principe de non-institutionnalisation. Celui-ci s’incarne notamment dans la prédominance du modèle associatif qui favorise une juste distance vis-à-vis du pouvoir public, financeur ou partenaire, ainsi que par la tendance des initiatives issues de la prévention spécialisée à s’émanciper du service ou de la structure lorsqu’elles prennent des formes institutionnelles.
5. Le partenariat
Dans une perspective de prévention de la marginalisation sociale, les éducateurs de rue s’appuient notamment sur l’insertion des jeunes dans les dispositifs de droit commun - école, formation, travail. À ce titre, la prévention spécialisée s'inscrit pleinement dans une dynamique partenariale indispensable à son action. À l’image d’un médecin généraliste qui oriente ses patients vers des spécialistes, les éducateurs développent un réseau partenarial diversifié. Réciproquement, les partenaires identifient et comptent sur la prévention spécialisée pour mobiliser les publics éloignés de leurs dispositifs.
Une réponse éducative adaptée aux enjeux contemporains
Déployée encore aujourd’hui sur 87 départements, la prévention spécialisée constitue une réponse particulièrement pertinente face aux phénomènes contemporains de marginalisation sociale. Sa capacité d’adaptation et sa souplesse d’intervention font d’elle un dispositif essentiel pour les territoires, ancré dans la durée et doté d’une expertise territoriale précieuse.
Une capacité d’adaptation à chaque situation
Intervenant auprès d’une diversité de public et de territoires, la prévention spécialisée se distingue par une grande capacité d’adaptation. Cette souplesse se manifeste tant dans la palette des problématiques prises en charge - décrochage scolaire, addictions, insertion, violences... – que dans la diversité d’actions mises en place pour y répondre. À titre d’exemple, l’intégration progressive des espaces numériques dans les pratiques professionnelles illustre la capacité du secteur à investir de nouveaux terrains d’intervention. Cette souplesse d’intervention se traduit également dans l'organisation du travail des éducateurs, qui ajustent leurs horaires et leurs lieux d’intervention en fonction de l’actualité du territoire, des besoins identifiés ou des saisons.
Une intervention ancrée dans la durée
La construction d’une relation de confiance – en raison de l’absence de mandat nominatif – comme l’implantation durable au sein du quartier et auprès des partenaires nécessitent un engagement répété inscrit dans le temps long. Ainsi, les structures et éducateurs de prévention spécialisée se distinguent fréquemment par leur implantation ancienne sur les territoires d’intervention, facilitant leur identification et in fine leurs actions.
Une expertise territoriale reconnue
Du fait de leur implantation, les équipes de prévention spécialisée développent une expertise au mètre près des territoires qu’ils arpentent quotidiennement. Cette expertise de proximité est largement reconnue par l’ensemble des acteurs locaux, du secteur associatif comme institutionnels. Fort de cette connaissance fine des réalités territoriales, elle est un acteur de la participation des habitants, en particulier des jeunes, à la construction des politiques publiques. Des politiques jeunesses aux consultations publiques dans le cadre des programmes nationaux de renouvellement urbains, sa capacité à mobiliser les publics et à faciliter leur expression constitue un levier essentiel de participation citoyenne et de renforcement du pouvoir d’agir des habitants.
